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Oct

Votre gosse veut devenir pilote de drone ?

Il ne se passe pas une semaine, parfois même un seul jour, sans qu’un parent ne nous appelle pour nous expliquer que son fils de 15 ans veut devenir pilote de drones en Martinique ou ailleurs et souhaiterait faire un stage chez nous. Alors voilà un état de situation !

1/ Pilote de drone n’est pas un métier

Il faut casser une bonne fois pour toute cette légende urbaine, piloter un drone civil n’est pas un métier. Je vous sens tout à coup, vous lecteurs, assez désemparés face à cette affirmation, je vais donc vous expliquer pourquoi.

Un drone n’est rien d’autre qu’un accessoire. C’est un outil complémentaire à une activité (existante ou nouvelle). Un drone seul, sans caméra, sans capteur, sans pulvérisateur ou autre ne peut servir à rien professionnellement. Votre enfant veut vendre des photos réalisées avec un drone ? s’il n’a pas de compétences en photographie, ça va vite devenir difficile et le plus sage est d’aller faire une école de photographie et d’apprendre le métier, c’est bien plus compliqué que d’apprendre à piloter. Il veut vendre des images vidéos ? sait-il cadrer, régler une caméra, connait-il les différents types de plans, sait-il utiliser la lumière, les filtres … etc etc ? parce que dans l’hypothèse où ce ne serait pas le cas, c’est comme pour la photo : il doit d’abord apprendre le métier  ! Il en va de même pour la photogrammétrie (images destinées à la réalisation de cartographie ou de modélisation 3D) … et de toutes les autres applications.

2/ Le marché est saturé

Près de 3.000 sociétés enregistrées en France, près de 20 en Martinique pour une population de 400.000 habitants et une économie très faible. Il est évident que tout le mode ne gagne pas sa vie avec ce métier, et que pour un nouvel entrant qui n’a pas de compétence dans la branche dans laquelle il veut exercer, pas de réseaux et pas de contacts, c’est quasiment perdu d’avance. Le bon créneaux pour débuter et prendre des places, c’était il y a 3 ou 4 ans, aujourd’hui, à moins d’être un photographe et d’ajouter ça à ses propositions,  ou d’être un cadreur reconnu dans le milieu et de proposer ce service en plus de ses compétences habituelles, il sera difficile de vivre que de cette activité.

3/ L’investissement est lourd

On peut penser, en regardant les promotions de drones mensongèrement appelés « pro », qu’avec 1.000€ on peut se lancer. C’est une erreur.

Faisons un inventaire rapide de ce qu’il faut pour commencer, en prenant un appareil le plus bas de gamme dans le milieu professionnel : le DJI Phantom 4. Tout d’abord, il n’est pas possible de partir en prestation avec un seul appareil. Un crash, une panne … et vous faites perdre un temps précieux à votre client. Donc 2 appareils, soit environ 2.500€ dans le meilleur des cas. Ensuite il vous faut des batteries. Il est difficile d’assumer une journée de prestation avec moins de 10 batteries. A 165€ pièce, sachant que vous en avez déjà 2 avec les appareils achetés, ça fait 8×165=1.320€. Pour charger 10 batteries, il faut au mois 5 chargeurs, encore 250€. Il vous faudra aussi un stock de cartes SD, une dizaines, de bonne qualité, soit encore 300€. Ajoutez à ça les filtres pour l’objectif pour pouvoir tourner dans de bonnes conditions, soit 150€. Il faudra aussi une mallette solide et étanche pour votre appareil et une autre pour les batteries, soit 500€. Pour piloter le Phantom, il faudra aussi une tablette dédiée performante (Ipad dernière génération), 500€. Je vous passe les hélices de rechange et autres petits accessoires. Le total s’élève quand même à 5.520 €. A ce prix, vous aurez ce qui se fait de plus bas de gamme dans le monde de la prise de vue aérienne. Pour quelque chose de plus sérieux, multipliez par 2 ou 3, et pour tourner dans de la fiction ou de la pub, il faudra alors multiplier par 10 ! Et pensez que, tous les ans, de nouveaux modèles sortent et que pour ne pas être obsolète, il faut à chaque fois réinvestir (et les fabricants ne simplifient pas la tache, avec des accessoires et des batteries non compatibles entre les nouveaux et les anciens modèles).

A tout ça, il va falloir ajouter un ordinateur performant et un gros système de stockage, soit entre 2.000 et 3.000 euros supplémentaires. Plus un véhicule plus les frais liés au passage d’un brevet et au lancement de l’activité, plus la pub.

Et là, ce sont des prix en métropole. Ici en Martinique, avec l’impossibilité de se faire livrer des batteries par avion et les frais d’approche, comptez 20% de plus. Pour vous donner un ordre d’idée, sur ces 12 derniers mois, nous avons investi plus de 20.000€ en matériel pour mettre notre parc de machines à niveau.

4/ La règlementation est complexe et contraignante.

Pour aller vendre des images aériennes, il ne suffit d’avoir un drone, de savoir le faire voler et de savoir faire de belles photos. Il faut aussi un brevet théorique de pilote (le ULM suffit) et se déclarer auprès de la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC) en produisant une bonne centaine de pages de dossiers divers : Manuel d’activité particulière, manuel d’utilisation, manuel d’entretien, DNC … etc. N’oubliez pas l’assurance, près de 500€ par an sans bris de machine.

Un fois fois que votre enfant aura tout ça (il va vous falloir être très motivé !), il sera soumis comme nous tous à une règlementation stricte : pas de vol au dessus des personnes, vol en agglomération soumis à arrêté préfectoral et balisage d’une zone de sécurité, signature d’un protocole avec la tour de contrôle de l’aéroport, hauteur maximale de 150m (et encore, souvent beaucoup moins), distance maximale entre le pilote et son appareil entre 100 et 200 mètres … etc etc.

5/ Oui mais la facturation est élevée !

Voilà une autre légende urbaine ! tout d’abord, ce que facture une entreprise n’est pas ce que gagne son dirigeant. Des cotisations sont prélevées, entre 25 et 50% selon le status choisi. Il faut ensuite prendre en compte les frais (déplacement, entretien, bureau, téléphone, internet, assurances diverses … etc). Et aussi se dire que les jours où l’on est pas en prestation sont souvent plus nombreux que les jours où on l’est. Au final, pour vivre de cette seule activité, il faut dépenser énormément d’énergie en démarchage commercial … ou avoir un très long carnet d’adresses 😉

Et puis, comme dans tous les marchés, ceux qui travaillent peu sont tentés par la guerre des prix. Des prestations à 50€, par exemple, qui payent tout juste le carburant et l’usure du véhicule. Pour gagner tout juste le SMIC une fois toutes les charges payées, il faudrait faire 3 prestations à ce prix tous les jours de la semaine …. soit 60 par mois ! vous comprenez bien que le marché local n’est pas assez actif pour y arriver. Aujourd’hui, l’immense majorité des opérateurs ayant atterri dans ce domaine sans qualification initiale ni réseau facturent 300 ou 400 € dans leur meilleur mois d’activité. C’est moins que le RSA !!

Conclusion

Le but de cet article n’est pas de décourager qui que ce soit. Simplement d’informer sur la réalité de cette activité, souvent mal connue et mal perçue. C’est aussi de montrer la réalité, telle qu’elle apparait lorsque l’on se lance là dedans. Que ce soit un rêve d’ado ou un projet de reconversion.

Si malgré cela l’envie de se lancer est toujours là,  ne pensez pas qu’une formation, quelle qu’elle soit, payée très cher, permettra de se lancer.  Pour progresser, une seule solution : acheter un appareil solide et voler, voler et encore voler. Faire des images, toujours plus d’images. Les confronter à d’autres, voir où l’on peut progresser. C’est la SEULE solution qui permettra de, éventuellement, réussir.

Mais à coté de cela, ce travail est vraiment gratifiant. Être en tournage sur des TV-films, sur des magazines TV connus, sur des publicités vues quotidiennement par des dizaines de milliers de personnes est enrichissant. On y rencontre énormément de monde, d’ici ou d’ailleurs. Mais ce travail est aussi stressant avec le risque permanent d’un accident. Il est tout à fait compréhensible qu’un jeune soit fasciné par les drones et pense que c’est facile et que ça peut rapporter gros. La réalité est souvent différente et il faut beaucoup de compétences, de sérieux et d’abnégation pour espérer s’en sortir.

Pour finir, si vous vous rendez compte que ce sera très difficile et que vous ne vous sentiez pas en mesure d’y arriver … achetez un petit drone et faites vous plaisir en loisir !!

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